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Le règne de Michel Joseph Martelly
Analyse critique des cinq années de présidence de Martelly
Posté le jeudi 2 mars 2017 par icklhaiti

Par Marc-Arthur FILS-AIMÉ,

Directeur General de l'ICKL

Les cinq années du règne de Michel Joseph Martelly. Les années 2011-2016 se sont déroulées sous le règne d'une nouvelle direction politique, celle de Michel Joseph Martelly et de son équipe gouvernementale. Martelly a ainsi remplacé M. René Préval dans la logique de la continuité de l'État républicain. Il a pu gravir l'échelon de la première magistrature de l'État haïtien grâce au diktat des puissances étrangères, notamment de l'impérialisme américain. D'après Ginette Chérubin dans son essai "Le ventre pourri de la bête", c'est le représentant de l'OEA M. Edmond Muller qui, en personne, a ordonné à M. Opont, directeur du Conseil Électoral Provisoire, communément appelé KEP en créole, de placer M. Martelly en deuxième position au premier tour des élections du mois de novembre 2010 alors qu'il se trouvait en troisième ou même en quatrième position selon plus d'un, ce qui lui a permis de briguer le suffrage de la population au deuxième tour et de se faire élire président de la République. Ce passage de pouvoir pacifique d'un chef d'État à un autre a été un cas rare dans notre histoire de peuple. Un président a succédé à un autre président par la voie légale, même si cette fois-ci, cette voie a été entachée d'illégitimité pour une double raison : le fait d'avoir bénéficié d'un saut irrégulier extra électoral et d'être élu avec un faible taux de participation. L'ex-président Martelly n'a recueilli que quelque sept-cent-cinquante mille voix sur plus de sept millions de personnes en âge de voter. De plus, le doute sur sa nationalité américaine reste fort. Il a pu échapper à la Haute Cour de Justice grâce au concours de l'ambassadeur américain M. Merten qui au cours d'une pièce théâtrale au Palais national a déclaré que M. Martelly est haïtien, ce que l'on sait bien. Mais, il n'avait pas désavoué sa double nationalité américaine. Le département d'État américain devait maintenir son forfait jusqu'à l'extrême immoralité. Le nouveau président a joui aussi de la complicité soit par conviction politique ou par couardise de la majorité parlementaire. Sommes-nous déjà par ce geste en plein dans la démocratie ou utilisons mieux un euphémisme, sommes-nous pour autant sur le chemin de la démocratie ? Le pays n'a pas connu un meilleur sort avec M. Martelly et les trois Premiers ministres successifs qui ont coiffé son gouvernement. Il a proposé à la nation cinq grands axes qui devaient guider son passage de chef d'État sous l'appellation des 5 E : Environnement, Éducation, Énergie, Emploi et État de droit. Pour nous expliquer, nous n'approcherons pas ces axes séparément. Nous les aborderons d'une manière transversale à partir d'une pratique qui les regroupe dans leur évolution ou progression sous sa direction : soit la politique, l'économique et le social. Nous tenons aussi à signaler que nous entreprenons dans cette réflexion un survol du mandat de l'avant dernier occupant du Palais national.

1 - L'axe politique

Du point vue politique, il ne s'agit pas seulement que le président ait brouillé les cartes pour ne pas réaliser à temps toutes les séries d'élection prévues par la Constitution, ce qui constitue déjà un élément négatif de son quinquennat.

D'ailleurs, légalement d'après quelle Constitution a-t-il conduit la barque nationale ? M. Martelly a démarré sa présidence et l'a menée sous un flou constitutionnel. La quarante-huitième législature avec le Sénateur Joseph Lambert à la tête de l'Assemblée nationale, a voté dans des conditions douteuses l'amendement de la Constitution de 1987 en dehors de la procédure prescrite en cette matière. M. Martelly a accepté de le publier dans le journal officiel "le Moniteur" en dépit de l'avis contraire d'un nombre important de membres de la basoche et d'autres secteurs de la société. Cet amendement se veut un pas en arrière dans la participation de la majorité des entités nationales sur bien des aspects à la vie publique. Il renferme des articles antidémocratiques qui, par exemple, repassent le droit aux trois grands pouvoirs d'État - législatif, judiciaire et exécutif - de nommer les neuf membres du Conseil Électoral Permanent-, un droit que la Charte fondamentale de 1987 avait accordé aux Collectivités Territoriales. Ce retrait calculé véhicule un danger de taille, celui de favoriser des proches pour contrôler la machine électorale au profit de la clique des politiciennes et politiciens traditionnel-le-s. Il a aussi commis d'autres actions qui ont perverti le processus démocratique telles que l'arrestation du député Arnel Belizaire ou la nomination sans titre ni qualité des gens qui lui sont proches, à des postes responsables de gestion des deniers publics. On ne saurait dans ce bref rappel citer tous ses écarts aux règles du jeu. Les cas du fonds du trésor public qu'il a confié à sa femme Mme Sophia Martelly et à son fils Olivier Martelly demeurent emblématiques parmi tous ses accrocs comme président de la République.

L'ex-président Michel Martelly est parmi toutes les personnalités qui ont rempli cette fonction celui qui a égorgé le plus dans des voyages par-ci par-là à l'étranger la caisse publique. Ce serait un manquement si je ne rappelais pas son comportement indécent sur la scène publique et les propos obscènes à l'égard de certaines personnalités sans égard à son rang et à la population. Ses accointances avec des narcotrafiquants connus ont jeté un sombre voile sur sa vie privée et sur sa vie d'homme d'État. Comme duvaliériste, il s'est adapté à la conjoncture post guerre froide. Il ne s'est pas livré aux pires excès à l'instar de ses mentors idéologiques, François et Jean-Claude Duvalier. Son ami et protégé Roro Nelson n'a pas manqué quand même de nous faire revivre quelques moments amers dignes d'un tonton macoute.

Durant le mandat de M. Joseph Martelly, ladite communauté internationale a davantage étendu ses tentacules sur tous les interstices du pays. On comprend bien la lâcheté et l'indifférence des membres de ce quinquennat face aux demandes de dédommagement des victimes du choléra introduit par les troupes onusiennes. Cet épidémie a causé la mort de plus de 10,000 personnes et a affecté plusieurs centaines de milliers d'autres. Cette communauté a la coudée franche même dans un domaine qui serait le symbole de la souveraineté nationale comme les élections. On se rappelle que l'ancienne ambassadrice des États-Unis, Mme Pamella White, avait de sa propre autorité proclamé l'année des prochaines élections à un moment où la nation les attendait d'après les prescrits de la constitution ou de son amendement. Elle n'a eu aucun respect du protocole dû à son rôle de diplomate au parlement en signe de visite de courtoisie en s'y présentant en tenue très légère. Cependant, tout le monde sait qu'elle allait donner des ordres à des élus appartenant à l'un des trois pouvoirs étatiques. Ce détournement à l'égard de la Charte fondamentale a valu au pays un nouveau gouvernement provisoire pendant une année.

Ce sont cette même lâcheté et cette même indifférence qui ont rendu possible tous les maux dont souffre une classe travailleuse haïtienne ou haïtiano-dominicaine qui s'époumone à gonfler l'économie des voisins de l'Est. Ces derniers ont eu même l'audace de s'attaquer à leurs propres concitoyennes et concitoyens sur une base obsolète épidermique, empreinte de blancophilie. Mais il existe aussi au fond de toute cette politique de répudiation une optique de taille. C'est de les rendre vulnérables pour ne pas pouvoir réclamer une valeur plus ou moins acceptable de leur force de travail. Un certain courant de la classe ouvrière dominicaine à cause de sa relative faiblesse idéologique et politique est tombé dans le panneau de la division et en paiera à moyen terme les conséquences.

Nous savons bien que le capitaliste capte à son propre bénéfice une partie importante de la force de travail du prolétariat- la plus-value - d'où il tire et accumule sa richesse. Nous sommes, dans ces cas, dans une situation de surexploitation éhontée. Nous comprenons bien l'attitude du côté des classes dirigeantes d'ici une solidarité de classe avec leurs pairs de là-bas. L'Arrêt TC 168-13 de la cour constitutionnelle dominicaine datée du 23 septembre 2013 ne saurait servir de paravent au gouvernement haïtien pour ne pas interpeller les instances internationales compétentes en la matière pour protéger ce prolétariat en condition de reniement.

2 - L'axe économique

Du point de vue économique, le pays n'a pas progressé. Les puissances occidentales ont diminué le flux de l'aide multilatérale au niveau mondial pour de multiples raisons dont l'une d'entre elles est la crise qu'elles sont elles-mêmes en train de vivre. Leurs rentrées fiscales sont de plus en orientées à renforcer les multinationales. Haïti qui vit sous perfusion de la bonne foi de l'aide internationale, en a subi les conséquences. Les responsables ont raté l'occasion pour développer une politique économique endogène. C'est le contraire qui s'est reproduit.

Après le tremblement de terre de janvier 2010, la Banque Mondiale et le Fonds monétaire international ont éliminé une forte partie de la dette haïtienne sous prétexte de nous aider à mieux nous en sortir. Cette dette a été illégitime du fait qu'elle a été contactée non seulement dans des conditions défavorables pour le trésor public, mais elle a été au su et au vu des bailleurs de fonds détournée par les potentats d'ici et d'ailleurs. D'après leur principe, ces organismes internationaux ne peuvent pas accorder durant une certaine période, de prêt à un pays qui a profité de l'élimination de sa dette. Ainsi, se sont-ils contentés de contribuer au trésor public par des apports ponctuels selon leur propre agenda. De surcroît, la part de ces apports accordée à l'État haïtien est rendue à une portion congrue parce que la plus grande proportion est attribuée à des ONGs ou à des agences internationales qui répondent, bien sûr, à leurs intérêts et à leurs désidératas.

Pourtant la manne n'a pas été totalement fermée. Le gouvernement du Venezuela, malgré toutes les critiques qui lui sont adressées, a offert par le bais du Pétro Caribe un avantage considérable. Malheureusement, cette dette en dépit de tous ses avantages demeure ce qu'elle est dans sa nature, une dette. Cet argent a été détourné à des fins individuelles ou investi dans des projets antipopulaires inaptes à créer de la richesse. On se souvient de tous les dégâts écologiques et de l'appauvrissement des paysans et des pêcheurs causés à l'Île à Vache dans le Sud du pays dans le cadre d'un projet monstrueux. Le Pétro Caribe est aujourd'hui comme une épée de Damoclès suspendue sur l'économie nationale. Le gouvernement verse chaque mois 8 millions de dollars au Venezuela pour répondre aux exigences de l'emprunt. La charge en est venue plus lourde parce que l'ex-président Martelly s'était abstenu de payer les annuités pendant sa dernière année au pouvoir.

A quoi devrait-on attendre d'un président qui lors de sa campagne n'évoquait que des slogans et qui pour débuter son pouvoir ne lançait dans les airs que de ''E'' sans contenu réel. Son espoir sur le parc de Caracole a accouché d'une souris. Sur les dizaines milliers d'emplois prévus, il n'en avait réuni que quelque cinq mille environ. Cette absence de programme joint à un manque de vision a enfoncé davantage la barque nationale dans les mailles de la dépendance. Haïti est devenue en même temps pour la République dominicaine un déversoir pour son marché, une source de sous-traitance et une béquille pour les prétendus industriels locaux, un panier de main-d'œuvre taillable et corvéable à merci pour certaines couches sociales. Pas même une pointe de croissance n a émergé de l'iceberg des zones franches. L'on savait déjà que si les zones franches sont capables de créer dans certaines conditions une quelconque croissance, elles ne sont jamais arrivées à extraire un pays de la misère ou de la pauvreté. L'exemple de la République dominicaine est suffisant pour nous convaincre.

Si l'économie nationale n'a nullement progressé, cela n'a pas empêché d'un côté l'émergence de nouveaux riches ou l'accroissement de la fortune des anciens. De l'autre, on a assisté à une expansion de la précarité à un tel point que la force vivante du pays se vide pour aller survivre dans des conditions souvent inhumaines en dehors de nos frontières.

3 - L'axe social

Le social n'a pas été remarquablement apprécié, non plus. Nous disons que le gouvernement de Martelly a connu un lot de grèves assez important. L'Hôpital de référence, l'Hôpital de l'Université d'Haïti, a vu ses portes fermées soit par les médecins-résidents, soit par les infirmières ou le personnel de soutien pour exiger du gouvernement l'amélioration de leur sort individuel et de celui de cette institution à l'air abandonné. Aucune réponse structurelle n'y a été apportée. Les masses populaires sont les principales victimes de cette inconséquence qui correspond à l'idéologie des classes dirigeantes. Il en résulte des cas de décès puisque ces gens appauvris sont incapables de fréquenter le service médical privé à cause des honoraires élevés qu'il réclame aux patients sans aucune considération de leur situation sociale.

Pour clore cet aspect, voyons le domaine de l'éducation. Le président avait-il une bonne intention en introduisant le Programme Scolaire Universel Gratuit Obligatoire dit PSUGO ? Nous n'avons pas à juger de son intention car c'est le résultat qui nous importe le plus. Ce programme a entraîné une confusion au sein du système dont les principales actrices et principaux acteurs ont déclaré dans toutes leurs déclarations l'échec. La corruption y a régné en maître. De fausses écoles ont été montées, de faux effectifs d'élèves ont pullulé et des chèques ont suivi des canaux obscurs. Au niveau des études supérieures, des étudiantes et étudiants sont à de multiples reprises mis en grève afin de solliciter du pouvoir de meilleures conditions de travail. Ce qui s'est achevé par une longue occupation du rectorat et de l'expulsion près d'une vingtaine d'entre les grévistes pour des actes répréhensibles dont tous ne sont pas coupables. Même si le gouvernement n'est pas directement concerné par ce dossier vu que l'Université est autonome, il en porte une certaine responsabilité puisqu'il n'a pas joué le rôle qui lui échoit.

En guise de conclusion, la présidence de Michel Martelly et son gouvernement administré par trois premiers ministres a été un échec total sur tous les angles considérés. Cet échec n'a pas été dû à l'immaturité d'un personnage dans un domaine où il n'a pas évolué réellement même si idéologiquement il a toujours été attaché au courant duvaliériste. S'il n'a jamais présenté à la population un programme politique et socio-économique, il était doté d'une vision qui le classait dans la hiérarchie sociale. Sur ce point, nous n'avons constaté aucun hiatus et il a évolué dans la ligne droite de l'oligarchie et de ses tenants. Donc, l'échec ne peut lui être attribué personnellement, mais plutôt à la classe politique traditionnelle intrinsèquement liée aux différentes composantes des classes dominantes locales et à l'impérialisme, notamment américain. C'est pourquoi il n'a à aucun moment excepté lors de sa campagne électorale notifié aux Nations-Unies de nous débarrasser de son colis encombrant qu'est la Mission des Nations-Unies pour la Stabilisation d'Haïti (MINUSTAH). Celle-ci est le bouclier du système face au mécontentement populaire qui bout dans une chaudière à retardement.

Existait-il une opposition en face de lui ?

On peut parler d'une opposition sourde en face de M. Martelly. A l'exception de certaines voix qui ont ouvertement critiqué lui et son gouvernement, il n'y a pas eu de véritables alternatives ouvertes et convaincantes de la classe politicienne. La droite par affinité idéologique se sent confortable dans sa ligne générale et n'a aucune nécessité de lui reprocher son versant pro-impérialiste et pro-oligarchique. L'opposition s'est vraiment prononcée à la fin de son quinquennat. Toujours dans le même cadre libéral ou néolibéral, des protagonistes ont élevé leur voix dans une vision de se surpasser l'un l'autre. Si ce n'était l'exercice des élections, on n'entendrait pas parler d'eux. Les candidates et les candidats qui ont embouché les revendications populaires lors de la dernière campagne électorale ont constitué l'exemple qui confirme la règle.

Le mouvement social populaire a offert un certain dynamisme dans ses revendications. Cependant, il a souffert de son isolement. Leurs demandes se font de manière ponctuelle et occasionnelle et ont tendance à s'éteindre trop vite. S'il était encadré par son complément naturel que devait être la structure de gauche révolutionnaire, il aurait un autre sort. Malheureusement, cette structure pour de multiples raisons n'est pas encore sortir de sa chrysalide. Donc, l'espoir est là puisque l'œuf est encore vivant.

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