Les rendez-vous de l'ICKL

Les listes de l'ICKL

Nouveautés - Cliquez ici pour vous enregistrer sur la liste des nouveautes du site et d'autres activites de l'ICKL

ForumPaysan - Cliquez ici pour vous enregistrer sur la liste du forum afin de recevoir les documents appropriés


 

Les donnes ont-elles changé après les évènements des 6, 7 et 8 juillet dernier ?
Posté le lundi 29 octobre 2018 par icklhaiti

Le 6 juillet 2018, le gouvernement d'Haïti annonce l'augmentation des prix des produits pétroliers sur le marché haïtien. Cette décision a provoqué une réaction "spontanée" des masses populaires. Marc-Arthur revient sur les manifestations des 6, 7 et 8 juillet et analyse le sens de ces événements pour les luttes sociales et politiques.

Par Marc-Arthur FILS-AIMÉ,

Directeur general de l'ICKL

Les 6, 7 et 8 juillet dernier, les masses populaires ont remporté une éclatante victoire sur le gouvernement de Jovenel Moïse/Guy Lafontant. Elles sont arrivées à contrarier un volet du plan du gouvernement dicté par l'irréparable Fonds Monétaire International (FMI), et à la démission du premier ministre que la clameur publique a recouvert de tous ses diatribes, le docteur en médecine Guy Lafontant. Le notaire Jean Henry Céant l'a remplacé malgré que la clameur publique ait démontré l'inanité de sa présence à la tête de ce gouvernement dit bicéphale. Si M. Céant a accepté de conduire ce poste, c'est parce que rien ne le différencie de l'ensemble des actuels principaux dirigeants. Il s'est toujours montré un fidèle collaborateur du système politique dominant et du régime du Parti Haïtien Tèt Kale, le PHTK, car Il partage avec eux les mêmes intérêts conjoncturels et structurels. Ainsi, s'est-il montré disposé et disponible à jouer le rôle de comparse que le chef de l'État lui a réservé. Celui-ci ne sera pas prêt à s'effacer au profit d'un si proche collaborateur qui a brigué, sans succès certes pendant deux fois, la présidence. Il aura le même comportement qu'il avait affiché vis-à-vis du prédécesseur de M. Céant, un proche ami. À ses yeux, c'est le meilleur moyen de s'absoudre de ses fausses promesses, de les cacher en se montrant actif sur tous les terrains.

C' est aussi une victoire sur les classes dominantes et l'impérialisme. L'exécutif se veut le premier garant du système et constitue son avant-bras politique. On ne saurait analyser une de ses composantes sans considérer les autres. L'exécutif, les classes dominantes et l'impérialisme sont indissociables. Si des responsabilités différentes sont confiées à chacun d'eux dans la gestion de l'État, c'est dû tout simplement au grand principe de la séparation des tâches. Cependant, ils ne bénéficient pas tous d'un poids égal dans les prises de décision régalienne. Dans ce triptyque, le chef de l'État est loin d' être le plus fort. Il représente le maillon le plus faible en face de l'impérialisme, notamment américain, qui détient, en dernier ressort, grâce à la complicité de la classe politique traditionnelle et des classes dominantes, le pouvoir réel. Quoique le président soit un élu, il n'en demeure pas moins un gardien du système, éjectable à tout moment dès que les circonstances le demandent. L'on comprend pourquoi la chaise présidentielle a vacillé pendant ces trois journées de lutte populaire. Heureusement pour eux, l'ordre bourgeois s'est finalement rétabli à leur avantage.

Quelle est la vraie nature de cette lutte populaire ?

Si les premiers assauts de cette lutte ont eu l'air spontané, ils ont résulté d'un désespoir chronique encouragé par les fausses promesses du président de la république et par l'inefficacité du gouvernement. Le mécontentement alimenté par deux courants idéologiquement distincts, mais compatibles entre eux, et issu de presque toute la population, couvait depuis longtemps. Son éclatement a même été annoncé même si c'était de manière diffuse. Les plus conscients des masses populaires à l'échelle nationale ont saisi l'occasion présentée par l'augmentation du prix de l'essence pour exprimer leur désaveu vis-à-vis de cette structure socio-économique éculée et les autres vis-à-vis du régime qui n'a rien fait pour améliorer leur niveau de vie. Ces deux courants de pensée se sont joints pour imprimer l'ampleur à ce soubresaut que nous avons vécu et qui a fait couler la sueur froide aux classes dominantes et à leurs suppôts, les politiciens traditionnels. La peur ne s'est pas encore effacée, et elle est loin de l'être. Elle apparaît depuis lors sous de multiples formes dont, entre autres, certains grands propriétaires qui ont barricadé leurs magasins et leurs banques. Ce premier réflexe d'autoprotection a eu le pas sur l'architecture de ces immeubles qui s'apparenteraient aujourd'hui à des forteresses inexpugnables. Ce sont les patrons qui proposent l'augmentation du salaire minimum même si c'est à un niveau plus bas que celui réclamé par les syndicats combatifs. Il n'y a pas longtemps, ils faisaient accroire qu'une telle démarche allait repousser les investisseurs et les contraindre à crier faillite. Des parlementaires ont tremblé et n'ont cessé de divaguer en se portant par toutes sortes de discours défenseurs de leurs mandants qu'ils avaient sciemment oubliés. Le président de la république qui n'a jamais caché son mépris envers la classe ouvrière, leur a souhaité un salaire décent alors qu'au cours du mois de mars dernier, il s'est sans ambages déclaré publiquement contre tout ajustement de salaire. Plusieurs organisations populaires et politiques ont annoncé une large mobilisation le 17 octobre prochain pour dynamiser la lutte contre la corruption et poursuivre la gangue qui a volé les milliards de Petrocaribe. Malheureusement, certaines d'entre elles cherchent à s'en approprier le leadership, ce qui rend l'initiative polycéphale et pourra même diminuer sa portée. Le gouvernement a paniqué. Il prévoit un nombre d'activités 'civiques' pour cette journée sous prétexte de commémorer l'assassinat de l'empereur Dessalines tandis que le commissaire du gouvernement près le tribunal civil de Port-au-Prince Ocnam Clamé Daméus et d'autres représentants de l'appareil répressif ont tiré de leur tiroir des menaces pour intimider la population. Ce sont autant de symptômes qui ont montré que ces trois journées ont donné des fruits et que leurs traces restent présentes malgré leur arrêt intempestif.

Pourquoi cet arrêt intempestif ?

Ces mouvements qui sont facilement récupérables par des opportunistes de tout poil, n'ont jamais emprunté une ligne rectiligne à moins d'être saisis par une direction révolutionnaire, apte à les nourrir sans cesse politiquement et idéologiquement. Cependant, ils ne sont pas pour autant condamnés à un perpétuel va-et-vient puisqu'au fur et à mesure que les masses populaires se reconnaîtront dans un processus révolutionnaire propulsé par une direction politique digne de ce nom, la nature de ces mouvements ne sera plus la même.

La limite de ce dernier mouvement ne nous invite pas à ignorer ou à sous-estimer son importance. Pour occulter la nature de classe de cette sortie spectaculaire, d'aucuns tendent à lui accoler l'étiquette d'une lutte de couleur ou d'une vengeance anti-levantine. D'autres essayent de le faire passer pour une irruption de banditisme. Au contraire, l'infiltration des bandits qui marchandaient leurs bras, a rendu service aux classes dominantes, car elle a interrompu , dans une certaine mesure, la détermination des couches saines de la population qui investissaient les villes, les routes nationales et même des sentiers ruraux pour exiger des comptes aux autorités compétentes. La lutte continue sous d'autres formes d'un côté comme de l'autre.

La lutte continue sous d'autres formes d'un côté comme de l'autre. Un bras de fer est entamé entre l'opinion publique qui agite avec beaucoup plus d'attention et de savoir-faire, depuis quelque temps, le dossier brûlant de Petrocaribe et le pouvoir qui joue tous les jeux pour le renvoyer aux calendres grecques.

Aujourd'hui, le pouvoir politique joue pieds et mains pour brouiller les cartes au moins dans l'objectif de garantir la perpétuation du système. C'est dans cette logique que nous devons aborder le dossier Petrocaribe et l'amendement de la constitution qui se dessine à l'intérieur d'un cercle sciemment désigné. En essayant de résoudre partiellement et conjoncturellement le problème de la corruption qui est consubstantielle au système, né depuis 1804, il se faufile avec de nouvelles touches dans la loi-mère pour adoucir la grogne populaire tout en cherchant à raffermir le statu quo.

Le dossier Petrocaribe

Le dossier Petrocaribe est parvenu à un point tel qu'aucune des deux branches de l'exécutif ne peut l'arrêter. Nous nous rappelons toutes les manœuvres du président Jovenel Moïse et du parlement pour noyer le détournement de plusieurs milliards de dollars provenant d'un accord avantageux signé sous la deuxième présidence de René Préval avec le gouvernement socialiste du Venezuela sous le leadership du camarade Chavez. Fort heureusement, le grand public a accaparé le dossier pour l'asseoir à un point de non retour. Aujourd'hui ou demain, le procès aura lieu puisque l'opinion quasi générale compte suivre le chemin tortueux qu'a pris ce volume de plusieurs milliards de dollars américains dont nous commençons à acquitter une partie du capital et de ses intérêts. Le paiement de cette dette occupe 14% du budget national, loin de la portion accordée à la santé et à l'éducation.

Le fait que le pouvoir se trouve les mains liées avec l'avancement du dossier, s' il ne peut plus le bloquer et éviter le procès, il batifole dans des jeux dilatoires pour le retarder le plus possible. C'est dans cette perspective qu'il a recommandé à certains magistrats d'interpeler la 'Fondation Aristide' pour s'expliquer de la provenance de ses fonds et de leur utilisation. Nous n'encourageons pas l'impunité d'un côté pendant que nous la combattons de l'autre. Il faut que la justice règne dans toute sa splendeur partout et toutes les fois que c'est nécessaire sans placer personne au-dessus d'elle. Nous ne faisons ici qu'apprécier le déroulement des affaires dans leur limite respective. Cette offensive contre la Fondation Aristide rentre dans le cadre des diversions de l'équipe Jovenel pour confondre la rue. Un propagandiste du PHTK, M. Guichard Doré, un des conseillers spéciaux du président Jovenel Moïse a le toupet de déclarer que le dossier Petrocaribe n'existe pas. C'est pourquoi, d'après lui, tant de chiffres distincts circulent à propos de son montant exact. Nous convenons qu'il procède à une ultime tentative pour brouiller les pistes et décourager la mobilisation qui s'intensifie de jour en jour en Haïti comme dans de multiples centres où résident nos compatriotes. Mais, les mobilisations charrient aussi des germes inhibitifs qu'il ne faut pas laisser se développer.

Que dire de la série de mobilisations répandues à travers le pays et relayées par la diaspora ?

Ce cycle de mobilisation maintient en vie et en état le dossier Petrocaribe. L'équipe qui a fourvoyé l'argent du peuple, se trouve coincée. Cependant, tous les meneurs d'ordre qui encouragent la contestation, ne visent pas le même objectif. C'est pourquoi il y a tant de mots d'ordre contradictoires qui sont lancés lors des mobilisations. Nous nous étonnons d'entendre dire qu'il ne faut pas politiser le dossier Petrocaribe, un dossier qui est éminemment politique. Ils sont tous guidés par leur conscience ou leur instinct de classe. Certains s'y mêlent pour le circonscrire seulement autour des individus coupables. À trop s'appuyer sur des personnes, ils tendent à innocenter le système oligarchique et compradore qui les a pullulées. Dans cette direction, la mobilisation contribuera à faire oublier ou à méconnaître tous les détournements de fonds du trésor public de ces deux dernières années et surtout à expurger le système où l'argent prévaut sur l'humain. Le système est la principale source de la corruption. Il en est le substrat. C'est pourquoi les mobilisations doivent poursuivre deux objectifs distincts mais qui sont dialectiquement liés : un objectif conjoncturel visant à punir les dilapidatrices et les dilapidateurs des biens du peuple et un objectif structurel qui s'attaque au capitalisme et à ses avatars qui recèlent les secrets de ce comportement ignoble. Comment arriver à profiter de l'apport de ces secteurs qui ont intégré la lutte sans leur abandonner sa direction ? Comment parvenir à surpasser les contradictions secondaires entre différentes fractions de la classe politique traditionnelle en vue des prochaines élections ? Entre le clan de Youri Latortue et celui de Laurent Salvador Lamothe, par exemple ? Si nous nous laissons mener par eux, dans ce cas, on ne fait que prendre un raccourci pour retourner bientôt à la case de départ. Des individus seront châtiés, d'autres le relayeront pour aboutir aux mêmes déprédations. L'émergence de leaders progressistes qui ne s'attachent pas à voler la vedette, est attendue pour conduire l'affaire à ses ultimes conséquences. Aucune modification de la constitution ne pourra empêcher de tel retour.

Et les élucubrations constitutionnelles via la chambre des députés ?

Une fraction de la chambre des députés a présenté à la nation le résultat d'une consultation intelligemment ciblée, relative à l'amendement de la loi-mère. C'est une double offense à la nation haïtienne. D'une part, cette consultation est l'initiative d'un pouvoir législatif décrié et auquel la majorité du pays n'accorde aucun respect. La plupart de ses membres sont indexés pour leur collusion avec du grand banditisme et leurs mauvaises prestations au parlement ont dégoûté plus d'un. Et d'autre part, elle a proposé à la nation une trentaine de modifications tirées sur un précédent amendement en lui-même déjà inconstitutionnel. Peut-être, ont-ils pensé légitimer la violation flagrante de la constitution de 1987 par la quarante-neuvième législative que présidait l'actuel président du Sénat, M. Joseph Lambert qui escomptait ainsi préparer son avenir et celui de l'ex-président Préval. Contrairement aux deux derniers amendements conçus dont l'un totalement à la cloche de bois et l'autre habillé d'un saupoudrage participatif, la constitution de 1987 est le résultat des luttes du peuple haïtien contre la dictature féroce des Duvalier. Le peuple se cherchait un havre de sécurité et de progrès malgré la poigne de fer des militaires qui ont lâché leur maître au profit du système dominant antipopulaire. L'Etat au service de l'oligarchie et de la bourgeoisie compradore de concert avec certains pays impérialistes, spécialement l'impérialisme américain, ont tout entrepris pour dévoyer cette œuvre approuvée par une large partie de la population jusqu'à parvenir à la neutraliser et la rendre inopérante. Divers courants ont dénoncé la constitution de 1987 comme la principale source de tous les maux du pays. Dans son corset bourgeois, elle avait quand même certains soucis de régulariser le système. Les barons de tout acabit ne l'ont jamais entendu de cette oreille. Ce mépris de la constitution et des lois en général n'est pas un fait nouveau dans notre histoire de peuple à un point tel que l'on a attribué à un de nos anciens présidents ce triste aphorisme : '' Konstitisyon se papye, bayonèt se fè".

Aujourd'hui pour donner un peu plus de souffle à ce régime qui n'a presque plus de ressort, ses idéologues semblent trouver dans une autre retouche de la constitution la voie idéale. Nous concédons quelques acquis dus à certaines propositions faites par les promoteurs politiques et de ladite société civile, mais aucune d'entre elles n'attaque la nature du système qui devient de plus en plus ploutocratique, vu le modèle électoral qui écarte des gens compétents, honnêtes mais dépourvus de moyens économiques en les empêchant de briguer des postes électifs. Les plus faibles se prostituent et viennent renforcer le camp des maffieux et des contrebandiers. Les autres se content de se livrer nus dans cette jungle ou de contenir leur aspiration. Aucune disposition réelle pour restreindre le parlement qui devient de plus en plus une source de corruption et de sinécure où la plupart des députés ou des sénateurs ne pensent qu'à eux-mêmes et à leur prochaine réélection. Aucune barrière, non plus, n'est élevée pour garantir la souveraineté nationale galvaudée par des puissances internationales à cause de la lâcheté et de l'esprit de concussion de la classe politique traditionnelle. Comment arrêter l'hémorragie de la paysannerie grâce à une réforme agraire protégée en amont et en aval pour impulser et protéger la production agricole nationale ? Ces considérations n'ont pas attiré l'attention de ces constitutionalistes du fait de leur choix idéologique.

Autant d'inquiétudes parmi tant d'autres qui nous indiquent le devoir de dévoiler le secret de ce nouvel amendement qui concourt à la sauvegarde de la stabilité républicaine. Le changement du régime politique ne devrait pas concerner seulement le remplacement du premier ministre par un vice-président, un simple exercice sémantique qui pourra signifier un changement de nom, mais non de pouvoir, en laissant indemne la nature du système sénile. Les évènements de ce début de juillet doivent être compris comme l'une parmi une série de répétitions préparant la prise du pouvoir populaire et socialiste. Toutes les mesures qui les ont succédés ou même le projet de l'amendement constitutionnel qui mijotait avant, sont logées dans la même enseigne : celle de contrôler les masses quitte à lâcher le président et son gouvernement et même le législatif en cas de besoin. Ce n'est pas la première fois qu'elles ont enseigné la voie aux camps progressiste et révolutionnaire. Il revient à ces derniers de concrétiser cette offre en se servant de l'acception suivante de Lénine : " Le parti est la fusion du socialisme scientifique avec le mouvement spontané des masses".

icklhaiti [ICKL HAITI]



 

ICKL / Adresse : 22, rue Dadjuna, Delmas 75 - HT 6120, Delmas, HAÏTI
Tel : (509) 2816 7249 - E-mail : ickl @icklhaiti.org - URL :
www.icklhaiti.org
Tous droits réservés | © ICKL 2005
Site concu et réalisé par
Gotson Pierre du Groupe Medialternatif
Utilisation de SPIP, logiciel libre distribué sous license GPL